La Coupe du Monde de football a mobilisé l’attention de la planète entière, ce qui a temporairement permis d’occulter certains événements géopolitiques majeurs, et pourtant, le football perd d’années en années son statut de sport populaire. Cet article propose de voir en quoi la répression menée contre les supporteurs ultras s’inscrit dans une logique économique et idéologique globale tout en symbolisant l’élitisation du football.

Longtemps considérés par les médias comme un fléau du football (si ce n’est de la société dans son ensemble), les supporteurs, tout d’abord anglais, sont tristement célèbres dans la mémoire collective, à cause de drames terribles comme celui du Heysel en 1985 ou celui d’Hillsborough en 1989, bien que la véritable cause de la catastrophe d’Hillsborough ait été l’incapacité totale des pouvoirs publics de la ville de Sheffield à gérer un événement d’une telle ampleur(1). En France, d’autres incidents alertent sur la nécessité d’encadrer les débordements causés par les supporteurs.

Ainsi, l’après-match de coupe d’Europe disputé en 2006 à Paris entre le PSG et l’Hapoel Tel-Aviv(2) à été l’un des principaux déclencheurs de la mise en place d’une véritable politique répressive menée par les pouvoirs politiques et la Ligue de football professionnel (LFP) dans les stades et leurs alentours en France. Souvent assimilés à l’action des hooligans, les débordements dans et autour des stades mènent à penser que leurs protagonistes utilisent le phénomène sportif pour se livrer à des actes de vandalisme ou de violence. Le hooliganisme renvoie d’emblée aux événements ayant eu lieu en Angleterre dans les années 1980, « âge d’or » de ce mouvement informel. Pour beaucoup d’analystes, si la Premier League est aujourd’hui considérée comme un des meilleurs championnats au monde en termes de qualité de jeu et de spectacle, c’est surtout grâce au travail des autorités nationales, révolutionnant le football britannique en assainissant l’environnement dans les stades et en menant une politique excluant les supporteurs violents.

Malgré la multitude des discours médiatiques établissant les stades anglais comme temples du football à la ferveur unique, force est de constater que les politiques de lutte contre le hooliganisme ont surtout été assorties d’une exclusion des stades par les prix des catégories populaires, au détriment de l’ambiance, qui aujourd’hui n’est plus que fantasmée outre-Manche.

 

«L’abonnement de cette personne a été suspendu car elle était trop souvent debout» dans… un stade de football ! (Sunderland, club de Barclays Premier League).

 

La lutte contre le hooliganisme a été le prétexte idéal pour remplacer un public populaire et passionné par un public des spectateurs, aux caractéristiques sociales et économiques bien supérieures. Certes, cette politique de hausse des prix des tickets a été efficace en ce qui concerne la violence dans les stades anglais, le hooliganisme ayant été éradiqué dans le cadre des matchs de première division. Cependant, cela dénote un amalgame par les autorités entre supporters populaires et hooligans. La situation en France, et notamment le « plan Leproux » mené au Parc des Princes(3), montre que cette confusion se diffuse sur le Vieux Continent, où la politique anglaise fait figure de référence. De fait, on a donc affaire à des politiques de gentrification visant principalement à écarter du stade une certaine population pour en amener une autre, moins “engagée” et plus facilement gérable, et, surtout, davantage consumériste. Cette politique consiste en une augmentation drastique du prix des places, un contrôle de la violence par le marché, qui permet, en outre et à l’heure de la marchandisation de masse au sein des stades, une modulation de la demande en fonction d’une offre toujours plus extensive. En effet, alors que le football n’est aujourd’hui plus qu’un prétexte pour vendre, en plus de places à un prix toujours plus fort, de la publicité, des droits TV, des vêtements, des écrans plasma, des hamburgers, etc., il est nécessaire que le spectateur lambda ait les moyens de dépenser non seulement pour se pourvoir d’un ticket mais également de toute sorte de produits dérivés. Surtout, les nouveaux stades français, dont le parc sera en grande partie renouvelé à l’aube de l’Euro 2016, prévoient dans leur architecture une place conséquente dédiée aux restaurants de luxe, aux casinos, aux salles de cinéma, faisant du football une arène culturelle parmi d’autres, et le reliant à un ensemble d’autres pratiques couteuses(4).

 

 

Le futur stade de l’Olympique Lyonnais, dont le projet est baptisé OL Land en attendant l’arrivée d’un sponsor qui donnera son nom à l’enceinte, prévoit de nombreux services commerciaux en marge des rencontres sportives.

Pour que ce système soit rentable, le profil du spectateur doit évoluer et son budget augmenter constamment. Or, historiquement, le supporter est issu de milieux ouvriers ou populaires et ne correspond pas à ce nouveau package d’offre que constitue chaque rencontre de football. L’exclusion des supporters violents ne semble alors que l’excuse officielle et discursive d’un processus quasiment achevé d’embourgeoisement des stades européens. Cette élitisation du football conduit également les instances transnationales (FIFA en tête) à importer le football dans des lieux où seules les élites ont un intérêt (économique) envers ce sport bicentenaire, comme en témoigne l’attribution controversée de la Coupe du Monde 2022 au Qatar.

Dans d’autres pays européens, l’amalgame entre supporters et hooligans est symbolisé par une catégorie précise, les Ultras. Ces groupes de supporters que l’on peut qualifier d’historique de part leur ancienneté, leurs actions et leur influence, canalisent les reproches et les contrôles des différentes instances nationales. Pourtant, leur passion pour le football, leur appartenance à des associations de type loi 1901 ainsi que leur volonté de s’inscrire dans l’histoire des clubs qu’ils supportent les distinguent en ces points des hooligans, indépendants, constitués en bandes informelles et pas nécessairement intéressés par le football. Souvent très fervents, ils symbolisent la fidélité et le dévouement des supporters, ceux qui se mobilisent le plus et qui tentent d’influer directement sur les décisions du club. Dans le discours médiatique, ces ultras posent problèmes car ils correspondent autant au stéréotype médiatique du « bon supporter » (soutien fidèle et inconditionnel à l’équipe favorite) qu’aux stigmates du « mauvais » et du « pseudo-supporter » (gout pour la provocation et acceptation de la violence physique).

 

Quand même ! Merde !

 

En effet, les ultras sont des supporters de football pour qui le soutien en faveur d’un club ne se limite pas à une présence au stade les jours de match, mais selon un engagement comparable à l’engagement militant, un mode de vie basé sur ce soutien et l’exaltation du sentiment d’appartenance, le club représentant la ville. Les ultras réalisent des déplacements pour suivre leur équipe, très couteux à la fois en temps et en argent, se regroupent en associations (plus de 50 associations ultras actives en France aujourd’hui), réalisent des animations (les tifos), tout en clamant leur indépendance vis-à-vis de la direction du club supporté et des institutions officielles. Cette passion et cette exaltation conduisent parfois à quelques bagarres entre supporters, comme celle entre lyonnais et marseillais à Bollène en mai 2013(5). La violence, bien qu’elle ne soit 5 pas au cœur du fonctionnement de ces groupes, fait tout de même partie du répertoire d’action de ces bandes. Or, c’est au nom de la lutte contre la violence dans et autour des stades que les autorités ont accéléré, depuis la fin des années 2000, la répression entamée contre ces groupements de supporters.

Les ultras de la Cosa Nostra Lyon (prenant place dans le virage sud du stade de Gerland) ont été l’un des premiers groupes français dissous, en 2010, suite à une décision du Ministère de l’Intérieur, approuvée par la LFP et l’Olympique Lyonnais. Si la lutte contre le hooliganisme a été le prétexte d’une exclusion des catégories populaires, la répression contre les ultras revêt également cette dimension tout en s’affichant comme une lutte contre le militantisme de certains supporters « contre le foot business ». Les supporters ultras sont en effet les plus impliqués -si ce n’est les seuls- dans une cause active (boycott, manifestations, communication) dénonçant les effets de la commercialisation à outrance du football professionnel. Ces groupes défendent avant tout leurs droits, qu’ils estiment bafoués par une répression jugée abusive et disproportionnée. Aussi, les ultras revendiquent le retour à ce qu’ils nomment un « football populaire », loin des marchés boursiers, des luttes pour les droits de retransmission, des pétrodollars, des logiques de marché qui entraînent une perte de l’authenticité et des valeurs auxquelles ils s’identifient. Ces deux revendications sont intimement liées, puisque pour les ultras, la répression est une conséquence directe du « foot business », et d’une volonté de nettoyer les stades de supporters « populaires », pour les remplacer par une nouvelle clientèle familiale de consommateurs.



« Non au foot business », banderole des supporters niçois
dans l’ancien et mythique Stade du Ray, remplacé depuis par… l’Allianz Arena.

 

Cependant, on peut se questionner sur l’intérêt pour les ligues et les instances supranationales d’une disparition de ces groupes. Les ultras sont organisés en association et structurés par une hiérarchie interne, cela permet de détenir donc un interlocuteur crédible et identifiable. Si la lutte contre la violence était réellement le motif de la répression, on peut se demander si la sécurité ne serait pas ainsi assurée par l’intégration de ces groupes dans une politique consensuelle plutôt que par l’éclatement de ces groupes en bandes informelles, hétérogènes et imprévisibles… Le cas de l’Angleterre, où la violence s’est déplacée des gradins pour envahir l’espace public répond en partie à cette interrogation. Paradoxalement, alors que les ultras refusent d’être assimilés à des hooligans, ceux-ci sont contraints d’agir en tant que tels, une fois la dissolution prononcée, dans la mesure où les supporters qui veulent continuer à suivre leur équipe le font à titre indépendant, ce qui augmente les risques d’affrontements. Outre qu’elles mettent fin à tout dialogue et concertation réfléchie, les dissolutions rendent le contrôle des supporters plus complexe encore et augmentent les risques d’incidents violents évitables auparavant.

En réalité, la lutte proclamée contre la violence et érigée en priorité par LFP a surtout pour but de mettre à l’écart ces groupes de supporters jugés trop influents(6), sous l’excuse de vouloir débarrasser les stades des pulsions de violence de ces supporters, assimilés à des hooligans ou à des « pseudo-supporters ». Ainsi, alors que la LFP s’alarme régulièrement de la montée des chiffres de la « violence dans les stades »(7), l’institution dirigée par Frédéric Thiriez omet de préciser que les faits de violence physique réelle représentent 6% des incidents répertoriés par la Division Nationale de Lutte contre le Hooliganisme (DNLH).

Ce rapport à la violence est tout d’abord à nuancer, dans la mesure où 95% des matchs en France se déroulent sans incident. Cette violence est mise en scène médiatiquement et politiquement. Par exemple, longtemps vu comme un élément du spectacle visuel à part entière, le fumigène est désormais le symbole de la violence qu’il convient de bannir des stades. Pour les ultras, la pyrotechnie est une manière de faire rayonner la tribune (aux sens propre et figuré) et de montrer aux yeux du grand public leur ferveur pour l’équipe locale. Au contraire, pour les autorités, les manieurs de fumigènes font partie des principaux fauteurs de troubles. Ainsi nous sommes là face à un symbole de ces deux visions antagonistes du football et des représentations associées. Tandis que pour les ultras, le spectacle visuel est avant tout dans les tribunes et passe par une animation chaude et colorée nécessitant l’usage d’engins pyrotechniques, les instances dirigeantes y voient un motif d’interdiction de stade permettant d’atteindre les objectifs de la politique du chiffre.

Enfin, l’un des motifs de la condamnation, notamment médiatique, des supporters ultras est leur supposé ancrage à l’extrême-droite de l’échiquier politique. Les banderoles provocatrices, les symboles nationaux sont vus comme autant de signes de la prégnance du fascisme dans les kops français et européens… Cette position défensive est l’illustration de l’interprétation tronquée des agissements des ultras : l’usage de pyrotechnie sera interprétée comme violente alors qu’elle est un élément du spectacle, les banderoles injurieuses seront jugées au premier degré alors que les ultras s’en amusent (même lorsqu’ils en sont les « victimes »)(8) , les sifflets contre un chanteur Parisien dans un stade 8 hostile à la capitale seront analysés comme un acte antisémite…

Bruel sifflé au nouveau stade de Nice

Ce sont ces différentes erreurs d’interprétation, relayées par la majorité des médias grand public, qui, entre autre, incitent les autorités à juger de manière arbitraire les « ultras », en considérant souvent comme violents des incidents qui n’en sont pas.


Bien que ne se réclamant pas officiellement du mouvement ultra, les Bad Gones représentent par leurs tifos et leurs animations une ferveur patriotique importante.

 


Tribune visiteur vide au Parc des Princes lors du match Paris-Lyon en 2013.

L’engagement ultra est ainsi, par nature, en contradiction avec une époque qui vénère le règne du politiquement correct, l’extension du marché et qui milite pour un détachement des individus par rapport à la nation, la localité, alors que le supportérisme est un vecteur réel d’exaltation du sentiment d’appartenance locale, de l’authenticité des valeurs populaires et de solidarité (liens d’amitiés, travail bénévole…) extérieures à l’espace marchand. L’éradication des ultras demeure une preuve de plus que tout ce que le système marchand et mondialiste ne peut récupérer, il le détruit.

 



Source (1) : http://www.lemonde.fr/sport/article/2014/03/31/25-ans-apres-le-drame-de-hillsborough-refaitsurface_4393081_3242.htmlSource (2) : La sortie du stade est marquée par des échauffourées qui se soldent par la mort d’un supporter parisien nommé Julien Quemener à la suite du tir d’un policier. http://www.leparisien.fr/psg-foot-paris-saint-germain/la-famillede-julien-quemener-poursuit-son-combat-judiciaire-24-11-2011-1736526.php
Source (3) : http://www.lemonde.fr/sport/article/2011/12/14/ou-sont-passes-les-ultras-du-psg_1618516_3242.html
Source (4) : Roult Romain et Lefebvre Sylvain, « Reconversion des héritages olympiques et rénovation de l’espace urbain : le cas des stades olympiques », Géographie, économie, société, 2010/4 Vol. 12, p. 367-391 : « Nous sommes entrés dans l’ère du stade post-moderne, qui n’est plus seulement configuré pour accueillir des événements sportifs. Ces oeuvres architecturales sont désormais dédiées à tous les types de manifestations sportives et culturelles, mais offrent surtout tout un ensemble d’aménités d’accueil autour et dans le stade (commerces, loges corporatives, restaurants, bars, espaces pour enfants, etc.) faisant passer ces événements au titre de véritables spectacles urbains ».

Source (5) : Hourcade Nicolas, « Tolérance zéro dans les stades ? » Répression ou prévention pour les supporters extrêmes, Le sociographe, 2012/2 n° 38, p. 61
Source (6) : http://www.youtube.com/watch?v=xMZRB3B1tt0
Source (7) : http://www.sortonslaviolencedustade.com/
Source (8) : les ultras assument cette vulgarité et font même preuve d’autodérision afin d’insister sur le second degré de propos qui peuvent choquer s’ils ne sont pas interprétés selon cet angle. Citons par exemple la banderole des Niçois peu de temps après celle des Parisiens contre les Lensois (« chômeurs, pédophiles, consanguins : bienvenue chez les chtis ») : « Escrocs, putes, camés, messieurs les chtis, bienvenue à Nice ».