Une fois n’est pas coutume : chronique culturelle,… ou si peu.

Dans le cadre du « festival pour l’Humanité », est à l’affiche de l’Opéra de Lyon jusqu’au 3 avril « La Juive » de Fromental Halévy, classique de l’opéra français du XIXe siècle. Cette grande œuvre appréciée de Wagner à Proust, très peu jouée en France avant la fin du XXe siècle par antisémitisme réel, nous conte sur le modèle de Roméo et Juliette les amours impossibles d’un empereur chrétien allemand et d’une jeune femme juive modeste (fille de joaillier, quand même).

Vous vous en doutez, nous n’allons que très peu parler musique ici. Elle est cependant irréprochable comme souvent à l’Opéra de Lyon, vous pouvez y aller les yeux fermés. Il vaut mieux d’ailleurs n’ouvrir que les oreilles tant la mise en scène n’est pas au niveau.

C’est entendu, le format des livrets des opéras sont souvent caricaturaux par nature, c’est la loi du genre. Mais comme toute grande œuvre, « La Juive » contient sa subtilité : les relations entre les personnages sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord, évoluent au fil des scènes, pour certes dénoncer l’antisémitisme – c’est le sujet –, mais sans épargner les juifs eux-mêmes en faisant transparaître des sentiments complexes, revanchards et machiavéliques, attisant le brasier du cercle infernal de « La Haine ».

La mise en scène d’Olivier Py (directeur du festival d’Avignon), elle, ne souffre d’aucune ambiguïté.

Au texte qui laisse de l’espace pour la réflexion et la réconciliation, elle ajoute tous les verrous des poncifs actuels du prêt à penser :

  • Hommes d’église en armes visant la foule accompagnés de miliciens en uniformes et bottes de cuir, volontairement copie conforme de nazis transposés au XIVe siècle…
  • Décors inspirés du mémorial de Berlin (esthétiquement assez réussis tout de même).
  • Avalanche soudaine et bruyante de chaussures sur scène représentant la Shoah : belle effet de mise en scène certes, mais il faut pas être cardiaque !
  • Étoile de David sur toute la hauteur du cadre de scène à tel point qu’on ne sait plus plus si elle représente les persécutions passées ou la domination actuelle de la bien-pensance.
  • Accent mis sur la bêtise de la foule forcément raciste, bigote et vindicative.
  • Dénonciations littérales explicites du patriotisme et particulièrement de la préférence nationale en singeant les manifestations critiques vis à vis de l’afflux de migrants en Europe. Les chanteurs du chœur sortent croix, pancartes et banderoles à slogans simplets : « À morts les étrangers », « La France au français »… voyez le niveau de créativité et d’imagination.
  • Et enfin, et cela semble aller de paire avec le point précédent, la distribution des chanteurs solistes est exclusivement étrangère alors même que la profession s’organise actuellement pour dénoncer le scandale national du sous-emploi des chanteurs français ; les Opéras de province se faisant systématiquement mousser en recrutant des solistes étrangers pour se donner une fausse dimension internationale.

Parfaite ironie élitiste ou inconscience sociale, on voit donc en avant-scène des solistes étrangers, et en arrière-plan les chanteuses et chanteurs de l’excellent chœur lyonnais, plus ou moins en lutte sociale sur le sujet, tenir des pancartes « préférence nationale »…

Bonjour le malaise.

Ce télescopage entre le choix de mise en scène et les revendications sociales des chanteurs lyriques « nationaux » est d’autant plus malheureux du fait même du thème de la pièce : le mépris social des élites, argument central de l’antisémitisme contemporain, débarque ainsi en force dans l’œuvre d’Halévy alors qu’il en est peu question à l’origine, époque oblige, même si la foule y est présentée avec ses défauts.

Cela serait désastreux si l’Opéra, et les arts en général avaient un impact réel. « Heureusement », leur peu de poids face à la sous-culture télévisuelle et youtubesque relativise la portée de ces indélicatesses.


Extrait du spectacle :