Non, ce n’est pas le titre d’une fable moderne, même si la lecture de cet article vous laissera sans doute un sourire amer. Point commun entre un chameau naturalisé, un masque et un microscope ?

Ils sont tous trois voisins, dans une des salles du nouveau musée des Confluences, à Lyon. Ouvert au public cet hiver, après moult péripéties, ce musée nouvelle génération alliant prouesse architecturale et innovation technologique se veut le temple de la culture pour tous, le symbole du progrès au service du savoir.

Mettez donc de côté les considérations sur l’architecture « déconstructiviste », essentiellement affaire de goût. Ne pensez pas non plus au prix exorbitant de ce bâtiment, qui a coûté à la métropole 255 millions d’euros (HT), au lieu des 60 prévus au départ, soit plus de la moitié du budget annuel du département du Rhône. Et venez visiter les salles semi-obscures de l’exposition permanente, où vous ré-découvrirez les collections d’ethnologie, de sciences naturelles et de sciences et techniques, enrichies au fil des ans et conservées jusqu’alors au musée Guimet.

Salle 21 : Origines, les récits du monde.

Trois femmes préhistoriques font office d’hôtesses d’accueil. Fort bien modelées, en cire, elles vous impressionnent par leur réalisme, mais il ne faudra pas leur en demander plus : trois petits panneaux vous informent sommairement sur l’identité de ces charmantes hominidés. Quel était leur habitat, leur mode de vie ? Comment ont-elles disparu ? Le mystère reste entier.

Un peu plus loin, quelques singes empaillés font face à une sculpture Inuit.

De quoi s’entretiennent-ils, le soir, lorsque le dernier visiteur s’en est allé ? Mais de l’origine de l’Homme, bien sûr ! Pas d’allusion aux controverses concernant la théorie de l’évolution, cela va de soit…

Au fond de la salle, les fameux squelettes de dinosaures, gloire du muséum et coqueluche des enfants. Mais, pour qui sont ces superbes squelettes qui planent au dessus de vos têtes ? Suspendus au plafond, trois volatiles et un lézard marin, qui ne daigneront pas vous livrer leur nom, date et lieu de naissance : aucun panneau, pas la moindre étiquette pour ce fleuron de la collection de paléontologie !

Dans l’alcôve du fond :

Un magnifique mammouth côtoie deux vitrines de fossiles, riches et impressionnantes. Vous souhaitez savoir si ce superbe caillou, là, sous vos yeux, renferme un Pycnodus Bernardi ou un Pachypteris ? Pas de problème : pour cela il vous suffira de trouver son numéro, le mémoriser, et aller chercher la légende quelques mètres sur le côté. Certes, il y a une bonne cinquantaine de fossiles dans la vitrine, ce qui fait autant d’allers-retours, et l’équivalent d’une centaine de mètres parcourus, quand de banales étiquettes placées sous chaque élément vous auraient aussi bien renseigné. Mais que voulez-vous, ici, il faut MÉ-RI-TER les réponses aux questions que l’on se pose.
Un film retrace en quelques minutes l’histoire de notre planète sans s’attarder sur les détails… la disparition des dinosaures ? Réglée en quelques secondes : volcans + météorites ! Là encore, les doutes ou polémiques (dégénérescence évolutive, virus, explosion de supernova) ne sont pas même effleurés.

Sans transition :

une vitrine de criquets, papillons et coléoptères divers et variés précède une belle collection de trilobites fossilisés et autres êtres primitifs.

Vous remontez le temps pour arriver dans la salle abordant la naissance de l’univers ; physique, astronomie et ethnologie, main dans la main, vous invitent à envisager le temps et l’espace sous toutes ses dimensions. Ne vous demandez pas ce que viennent faire, au milieu des météorites, maquette de satellite et lunettes astronomiques, des statuettes du panthéon chinois : ouvrez votre esprit, et lisez la pancarte :

le seigneur du ciel règne au sommet d’une bureaucratie céleste composée de ministres, de gouverneurs et de fonctionnaires ».

Et les grecs antiques ? Pas assez exotique sans doute pour avoir le privilège d’être évoquée ici, cette civilisation, qui, des siècles avant notre ère, a su trouver dans l’observation du ciel, des étoiles et des constellations, des outils pour mieux connaître notre système solaire.
Ainsi s’achève la visite de la salle 21 ; vous saluez au passage la déesse Shiva, qui vous montre la sortie du bout du pied, bel effet signalétique !

La salle suivante est encore plus bordélique :

pour évoquer les « espèces, maille du vivant », l’on trouve pêle-mêle des animaux naturalisés, des coiffes à plumes, des microscopes, des masques Nô, des momies, des statues africaines et des écrans dans chaque recoin. Vous êtes invités à suivre l’expérience du « corps transformé », qui consiste à scanner votre squelette et lui greffer virtuellement des prothèses : yeux de mouches, pattes poilues… Vous voilà transformé en être bionique ! Ah, vous en avez pour votre argent ! Ça vaut bien les 9 euros que vous avez lâchés à l’entrée !

On continue ?

La vitrine où est exposée une exceptionnelle collection d’oiseaux ne vous livre pas la moindre information (on n’est même plus surpris) : pour connaître ne serait-ce que le nom des ovipares exposés sous votre nez, il faut faire la queue pour avoir accès à l’une des trois bornes numériques, comprendre comment elle fonctionne et chercher l’information à partir de la silhouette de l’animal…

Idem pour les singes, ornithorynques et autres castors exposés à côté : pas d’étiquetage, mais un panneau où il faut retrouver la silhouette de l’animal afin de découvrir son identité.

Pour se donner des airs plus ludiques, cool, innovants, les traditionnels affichages ont cédé leur place à de nouveaux outils, plus complexes mais pas plus efficaces, qui découragent le visiteur désireux de se cultiver un peu. Quant aux plus jeunes, dont l’attention est sans cesse parasitée par un fond sonore inutile et des écrans omniprésents, quel sens peuvent-ils bien donner à cet amas incohérent et anarchique d’objets ?

Le plus drôle, je vous laisse le découvrir dans la salle 23 :

subtilement intitulée « Société, le théâtre des hommes ». Théâtre, le mot est juste : tragi-comique, pour être plus précis. Laissons parler les images :

Boucliers en peau de bête, fermenteur Frenkel,
voiture Berliet, robe de mariée Brochier

Vases en terre, circuit à billes géant, photo d’art

Je vous transcris ici mot pour mot le texte du panneau d’entrée :

Animé d’un sens aigu de la curiosité, l’homme veut voir toujours plus loin, aller plus vite, découvrir d’autres territoires.
L’humanité s’est construite dans la rencontre et l’échange (…) L’être humain est un migrant qui se rassemble. »

Autre exquis extrait :

En introduisant l’innovation dans les cuisines, les fabricants de petit électroménager renouvellent depuis un siècle nos pratiques culinaires. Le temps consacré aux tâches quotidiennes se réduit et s’adapte aux nouveaux rythmes de travail et aux modes de vie d’aujourd’hui. »

On ajouterait volontiers :

Les ménagères ainsi libérées des tâches ingrates d’entretien, peuvent enfin se dédier à la culture de masse, en consacrant temps et argent à la visite d’expositions qui leur en mettront plein la vue ! »

Vous êtes satisfaits et repus : plus haut, c’est le soleil ! Même pas la peine d’aller faire un tour dans l’au-delà (salle 24). Mais, ne partez pas sans adresser un vif hommage aux directeurs successifs de l’établissement, Michel Côté et Hélène Lafont-Couturier, aux scénographes Marianne Klapisch, Mitia Claisse et Zette Cazalas – spécialistes de la commande publique – ainsi qu’aux membres du conseil scientifique international et du comité scientifique pluridisciplinaire qui ont conçu pour vous ce temple de la culture au rabais.

N’oubliez pas de revenir avec vos mioches : ils apprendront à faire le grand écart, à contempler des ponts, des viaducs même, érigés entre des collections hétéroclites, un chaos artistique censé ouvrir l’esprit, mais qui n’a d’autre effet que de détruire le sens, les valeurs.

Cocotte-minute, cuit-vapeur, minéraux et pieds qui dansent

Malgré des ressources extrêmement riches (fonds de 2 millions d’objets), les contenus ne sont pas à la hauteur du décor, si recherché : comme les murs, ils ont été déconstruits. L’important n’est pas le sens, ni le savoir, mais la forme, la mise en scène, le théâtre -on y revient. Le contenant prend le pas sur le contenu, les moyens sont le but. Nous reconnaissons bien là les symptômes de La société du spectacle dénoncée par Guy Debord.

Les émissions télévisées d’Henri Guillemin ou feu Alain Decaux témoignent sans conteste du fait que peu de moyens suffisent à diffuser la culture, aiguiser l’esprit critique, éveiller la curiosité. Les nouveaux médias sont des outils performants – pour preuve : les sommes colossales qu’y investissent les grandes entreprises.

De même, nos musées dernière génération (Mucem à Marseille, Musée du Quai Branly à Paris, Musée des Confluences à Lyon) ont énormément dépensé afin de s’équiper d’écrans numériques, tablettes tactiles et autres installations interactives, et d’occuper la toile, mais pour un retour sur investissement médiocre, en terme d’apport culturel.

Publicité, commercialisation culturelle et anti-intellectualisme ne peuvent générer qu’une société « idiocratique » d’abrutis gavés de télévision, de malbouffe et de drogues, inaptes à tout esprit critique ; dans un avenir proche, le QI moyen sera aligné sur celui des téléspectateurs d’Hanouna, c’est-à-dire proche du retard mental… ce qui fera de nous, membres d’E&R, lecteurs inconditionnels des Éditions KK, les êtres les plus intelligents du monde !

Rose

Bande annonce du film « Idiocratie » :