Un professeur de philosophie, vieux singe de son état, s’avisa un jour de me faire la leçon. Longtemps en poste dans une des meilleures khâgnes de Lyon, il s’apprêtait à prendre sa retraite et, sentant l’écurie, laissait libre cours à sa verve. Ayant vu passer sous ses yeux une multitude de jeunes cœurs et de cervelles molles, il avait remarqué à force d’observation que ma génération développait un intéressant conflit comportemental. Entre deux verres de blanc (nous nous rencontrâmes à la buvette) il me fit cette remarque :

« Nous, à notre époque (1970, note de l’auteur) on était des coincés qui se dévergondaient, alors que vous les jeunes, vous êtes des débauchés, mais des débauchés avec une morale puritaine. »

La citation n’est pas exacte, et le lecteur excusera ma mémoire, mais le fond y est. J’ai depuis médité cette phrase dont l’apparente contradiction m’a longtemps interrogée. Son allure provocatrice me fit un temps négliger la sentence, mais peu à peu j’en mesurai la portée.

Cette ambivalence de la jeunesse, mi-sadique mi-cucu-la-praline vient, il me semble, d’une approche erronée de la question. L’offre culturelle autour de ce sujet balance effectivement entre pornographie et conte de fées (ceux de Disney, pas les puissants contes de Grimm), comme si rien n’existait entre le cynisme du décadent et la rêverie du nostalgique. L’offre éducative, lorsqu’elle n’est pas organisée par l’État, se multiplie sur des forums internet. On y trouve côte à côte le « Top 10 des conseils pour une bonne sodomie » et une recette des beignets aux crevettes pour la Saint-Valentin… c’est désespérant !

Mais qui posera enfin la bonne question, la seule question qui vaille quand on a 20 ans :

Qu’est-ce qu’aimer ? Et qui osera y répondre ?

Eh bien, essayons.

 

Aimer est un verbe

Nous sommes peut-être des débauchés avec des esprits étriqués (soit la pire espèce des débauchés qui soit), mais nous ne saurons changer sans que nous soit révélée la nature de l’amour.

Loin des images vulgaires ou idylliques que nous propose l’imaginaire contemporain, la définition de l’amour n’est-elle pas à la fois plus simple, plus grandiose, mais aussi plus exigeante ?

Qu’est-ce qu’aimer ?

L’amour véritable n’est-il pas un acte de don de la volonté libre qui va bien au-delà des émotions ?

Cette question ne remet-elle pas en cause un monde ou aimer quelqu’un revient souvent à dire qu’on se sent bien avec lui ? Présenté à tort comme limité à une émotion, ou à une pulsion sexuelle, l’Amour outrepasse l’attirance physique, est plus qu’une disposition du cœur, car il est un acte, une action positive. Il s’exprime à travers des gestes concrets qui ne sont pas des « preuves d’amour », mais qui sont l’amour.

Cependant, les sentiments demeurent au cœur de la vie d’un couple. Ils sont des présents à cultiver avec patience et persévérance, car ils rendent l’utile agréable, et soutiennent notre volonté. Ils nous aident à rendre toujours plus profond et plus vif l’amour. Ils nous guident progressivement vers la totalité du don, c’est-à-dire le don de soi.

 

Dualité de l’amour

En effet, le don mutuel qui caractérise l’acte d’aimer acquiert sa perfection lorsqu’il se fait à travers et vers toutes les composantes de la personne humaine. Il s’exprime alors physiquement et spirituellement vers le corps et le cœur de l’aimé.

Négliger l’un des deux aspects, c’est nier — et parfois blesser — la dignité de la personne dans son ensemble ; c’est s’exposer à une partition de la relation entre sa dimension physique et affective ; c’est risquer, à terme, la schizophrénie.

Notons que la totalité du don s’accomplit de manière particulière et éminemment complète dans la relation charnelle. En effet, le don du cœur et du corps ne se manifeste pas plus brillamment au monde que dans l’acte sexuel. Cet accomplissement est l’expression complète de la dualité de l’Homme : corps et âme, mâle et femelle.

Dans ce don de soi libre, réciproque et total, on fait l’amour.

 

Louis Millery

 

Le GSHF : Groupe Sociologie des relations Homme-Femme est un groupe de réflexion issu de la section Rhône-Alpes d’E&R. Son objectif est de démystifier le kit à penser particulièrement toxique que véhiculent médias et universitaires