Jeudi 6 juillet, les plus chanceux d’entre nous ont pu assister à la première du célèbre opéra Carmen, donnée dans le cadre du Festival International d’Art lyrique d’Aix-en-Provence. Les mélomanes qui auraient raté cet évènement peuvent voir sa retransmission sur la chaine Arte. J’ai « testé pour vous » la Carmen revisitée par Dmitri Tcherniakov…

Il s’agit d’un opéra comique en 4 actes, crée en 1875 par Georges Bizet, l’opéra comique, étant, comme son nom ne l’indique pas, un genre où des dialogues parlés alternent avec des scènes – pas forcément drôles – chantées. Le livret, de Meilhac et Halévy, est inspiré de la nouvelle homonyme de Prosper Mérimée.

L’ intrigue se déroule en Espagne, à Séville.

Alors qu’elle a été faite prisonnière suite à une rixe,  Carmen, bohémienne aux mœurs légères, séduit le brigadier Don José afin qu’il la libère. Il cède, la laisse s’échapper et se fait quant à lui punir d’emprisonnement. Une fois libéré, il retourne vers Carmen et lui révèle son amour ; c’est alors que la belle, par un habile chantage affectif, le pousse à déserter pour la suivre dans la montagne, afin de participer avec elle à un trafic de contrebande. Quand, enfin, elle n’a plus besoin de lui, elle le rejette. Désespéré, Don José  l’implore, la menace, vainement, et finit par la poignarder.

Au XIX ème siècle l’Opéra connaît ses lettres de noblesses. Lakmé, Turandot, Madame Butterfly, Djamileh, etc. En ce temps, la clef du succès consiste en un savant mélange de folklore et de passion :  exotisme et flux lacrymal à gogo ! Les femmes pécheresses sont, sans surprise, un sujet de prédilection, en littérature comme dans la musique lyrique. Pourtant, sur scène, Carmen, la petite ouvrière, ne connaît pas le succès d’une Manon Lescaut demi-mondaine. Serait-ce la différence de condition de leur créature qui vaut à Massenet les éloges, et à Bizet l’opprobre et la censure pour immoralisme ? Toujours est-il que de nos jours, l’indécence faisant recette, Carmen connaît un succès planétaire, et détiendrait même le record de l’opéra le plus joué au monde. La Habanera et Toreador sont des airs familiers, même aux oreilles les moins initiées. De très nombreuses interprétations, plus ou moins fantaisistes en ont été faites, et les lauriers que Bizet, mort trop tôt, n’a malheureusement pas cueillis, d’autres les ont coiffés.

En 2012, l’Opéra de Lyon, expert en faux-pas et vrais bides, nous avait livré une version inepte, signée Olivier Py ;  un assaisonnement très Moulin Rouge, avec chorégraphies de seins nues, string à paillettes et boas, sans oublier le contrebandier Dancaïre, grimé en travelo !

Et en cette année 2017, on a vu jouer en France pas moins de deux versions de Carmen : l’une à Paris, que l’on doit à Calixto Bieito, l’autre à Aix-en-Provence, mise en scène par Dmitri Tcherniakov. Toutes deux ont en commun une conception du décor très minimaliste, qui consiste, pour la première, en un mât, une cabine téléphonique, et quelques voitures vintage ; l’autre se contentant d’un hall grisâtre garni de canapés et de tables basses – réductions budgétaires obligent, à moins que ce ne soit le déconstructivisme qui ait encore frappé ! Côté costumes, même austérité : fripes des années 70 pour l’un, tailleurs sombres pour l’autre : exit l’exotisme ; la fantaisie, c’est pour les ploucs : l’esthétique post-soviétique, y’a que ça de vrai ! Et puis, avec un billet d’entrée qui oscille entre 30 et 300 €, on arrive à peine à entrer dans ses frais, les artistes sont sur la brèche, la crise touche aussi le monde du spectacle, et les Opéras non rentables sont liquidés, au même titre que les hôpitaux ! Vous n’auriez pas la prétention d’exiger des strass ?!

Le second point commun entre ces deux metteurs en scène, c’est un goût indéniable pour les scènes explicites : alors là, on ne lésine plus sur les moyens ! Les interprètes, dépoitraillés, se chevauchent allègrement sur scène, sous le regard gêné, ou enthousiaste du public !

Le cul, c’est comme la sacro-sainte croissance : on en veut toujours plus ! Quitte à braver les lois de la nature, qui font qu’un soufflé se dégonfle irrémédiablement au contact de l’air froid, et que sous les draps, la suggestion et l’imaginaire font frémir davantage que les gros plans !

Mais alors que Bieito ne dépasse pas la simple provoc’, gratuite et vulgaire, Tcherniakov, lui, apporte à l’oeuvre une touche parodique qui sied à l’oeuvre de Bizet.

Attardons-nous un peu sur son parcours : Dmitri Tcherniakov est un metteur en scène d’opéra et directeur de théatre russe, âgé de 47 ans ; il a reçu à cinq reprises le Masque d’Or, récompense destinée aux metteurs en scène russes, mais c’est aux polémiques suscitées par ses productions qu’il doit principalement son existence médiatique. Il a notamment été condamné pour sa version finale de la pièce Dialogues des Carmélites. La cour d’appel de Paris avait concédé aux ayants droits qu’il s’agissait d’une trahison du droit moral des auteurs, Bernanos et Poulenc.

Bref, il s’en faut de peu que ce Tcherny ne passe pour un provocateur professionnel, expert en art décadent post-moderne – très lucratif de nos jours.

Dans Carmen, comme dans ses Carmélites, il remodèle complètement l’intrigue : un couple fait son entrée dans ce qui semble être le hall d’entrée d’une clinique. La femme décrit au directeur de l’établissement les symptômes de son mari, qui souffre d’un manque d’appétit pour la vie. On leur propose d’expérimenter une nouvelle thérapie, qui consiste en un jeu de rôle. Pour réveiller ses émotions, le mari devra « jouer à Carmen ». L’homme, devant l’insistance de sa femme enthousiasmée, accepte. Elle le laisse donc entre les mains des soignants, acteurs sans costumes,  qui font leur entrée munis d’une pancarte précisant leur rôle : soldats, Moralès. Ils lui décernent la sienne : José.

On est certes loin du romantisme fleur bleue, mais la pièce a d’autres qualités, qui nous invitent à  dépasser la frustration liée à l’austérité du cadre. En effet, devant cette Carmen nouvelle génération, l’oreille se délecte, et l’oeil se marre.

Les personnages sont dignes d’un vaudeville : le mari, circonspect et renfrogné, récalcitrant à endosser le rôle de l’amoureux transi, qui va peu à peu se prendre au jeu, au point de ne plus vouloir en sortir, et sombrer dans le crime passionnel… avec une arme en toc ! Sa femme, petite bourgeoise illusionnée par la thérapie de couple dernier cri que l’on vient de lui vendre, et qui finira cocufiée. La Carmencita enfin, véritable caricature de femme fatale, qui n’est en réalité qu’une « actrice thérapeutique » . Cette mise en abîme parodique de l’amour passionnel et désespéré sonne finalement assez juste. L’humour, clef de voûte de cette pièce, soutient l’intrigue un peu tirée par les cheveux, et permet de faire cohabiter sans fausse note des émotions parfois antagonistes, notamment à travers le personnage de Don José, amoureux potache, embobiné par une belle garce, calculatrice et sans vergogne. Il est tout à la fois tragique et ridicule, touchant, pathétique, et grotesque. Et l’on peut dire que le ténor, Michael Fabiano, incarne avec beaucoup de justesse l’homme du XXI ème siècle, dévirilisé et angoissé. Il donne beaucoup de sa personne, allant jusqu’à assurer le changement de décor lui-même, en déplaçant des canapés !

La liberté que s’est accordée Tcherniakov, qui est allé jusqu’à réécrire les dialogues, est compensée par une heureuse rigueur côté partition : opéra joué dans son intégralité, musiciens et interprètes de talent, choeur harmonieux, avec une mention spéciale à Stéphanie d’Oustrac pour son jeu, sa voix et sa diction parfaite ; nous devons cette brillante orchestration à l’espagnol Pablo Heras-Casado.

Bref, une Carmen à écouter… les yeux fermés !

Quant à la version panaméenne, l’Opéra de Paris décrit sa petite dernière comme un « coup de poing visuel et sonore ». En effet, la scène tend de plus en plus à se transformer en ring ! Et c’est le spectateur occasionnel, ayant économisé pour se payer une petite soirée d’évasion, qui en fait les frais : il voulait du miel pour ses oreilles et son âme, il aura des pêches !

La logique mercantile à laquelle sont soumis les salles de concert alimente la mégalomanie des metteurs en scène actuels, qui sont recrutés pour faire vendre : on prend peu de risque dans le choix des œuvres jouées, en recalant aux oubliettes les partitions méconnues, d’accès moins facile, et on se démarque par une mise en scène sulfureuse. Comme aux enchères, c’est à qui offrira le plus, quitte à dénaturer complètement les compositions, à coup d’interprétations hyper-sexualisées ou apocalyptiques.

La culture occidentale dans son ensemble est touchée par ce phénomène : partout le marketing – essentiellement visuel – prend le pas sur la qualité artistique ; le talent est éclipsé par le buzz. Comme au Musée, on place la scénographie au centre, le contenant remplace contenu, la mise en scène devient un art à part entière !

Las, le pékin moyen finit par se décourager, lui qui ne connaît pas encore l’originale, comment pourrait-il apprécier sa version détournée ? Reconnaissons-le tout de go : les sièges numérotés sont  principalement destinés à accueillir les séants de l’élite gaucho-intellectuelle, abonnée à l’Opéra et adepte de masturbation cérébrale.

Ainsi, sur le marché de la musique classique, l’augmentation de l’offre, résultante de l’avènement de la culture de masse, n’a permis d’élargir ni le répertoire, ni le public. Mais ne soyons pas alarmistes, les publicités et sonneries de téléphones portables se chargent d’assurer la postérité de Bach, Mozart ou Bizet !

Rose