J’ai testé pour vous le film d’animation français Drôles de petites bêtes, signé Antoon Krings et Arnaud Bouron, sorti le 13 décembre.
Drôles de petites bêtes est directement inspiré de l’univers d’Antoon Krings, auteur et illustrateur francobelge, créateur de la série d’albums de jeunesse éponyme.
Les lecteurs de Krings sont habitués à de petits contes très simples, attendrissants et pleins de bons sentiments : une abeille qui se fait dérober sa production de miel, une coccinelle qui croise la route d’une vilaine sorcière, une araignée qui décide de déménager … le dénouement, toujours heureux, fait la part belle aux valeurs chères à l’enfance : l’amitié, l’entraide, le partage etc. Ces sympathiques historiettes sont agrémentées de superbes illustrations à la gouache : chaque page est un tableau miniature, le graphisme et les couleurs sont parfaitement maitrisés, un régal visuel !
Son indéniable talent, reconnu à travers le monde entier, a valu à l’artiste un impressionnant palmarès de 16 millions d’albums vendus, et traduits dans 19 langues.

Vingt ans à imaginer les aventures de Mireille l’abeille, Siméon le papillon, ou Léon le bourdon ; plus de 60 personnages à pattes, on aurait pu penser que l’homme avait épuisé la totalité du bestiaire entomologique et qu’il allait se tourner vers les crustacés, mais c’était sans compter sur l’incontournable joker des auteurs à succès, le couronnement d’une carrière d’écrivain : l’adoubement du grand écran !

Harry Potter, Twilight, Le Gruffalo ou encore Coco : pour tout best-seller qui se respecte, l’adaptation cinématographique est une consécration !

Afin de franchir cette ultime marche vers la gloire et de ceindre sa tête chevelue de laurier – espèce au feuillage lucratif – Antoon Krings a troqué ses pinceaux pour un logiciel d’animation 3D, et a assaisonné son scénario à la sauce hollywoodienne : pour tenir en haleine le jeune public pendant une heure et demie, il ne se contente plus d’une gentille petite fable, mais sort la grosse artillerie … attention, ça éclabousse !
La scène se déroule autour d’une ruche paisible, dans un charmant jardin. De petites bestioles, mignonnes mais pas très fines, s’activent pour organiser la fête de la reine des abeilles.

Une méchante tradition veut que la pauvre tête couronnée soit prisonnière de sa ruche 364 jours par an. Asservie à sa mission, elle passe son temps à organiser la vie de la ruche et à soigner sa progéniture ; Marguerite – c’est son nom – n’a le droit de voir la lumière du jour qu’à l’occasion de sa fête annuelle. C’est cette date que choisit la maléfique guêpe Huguette, cousine de la reine, pour tenter un putch.

Là, l’histoire devient réellement croustillante : en effet, le sournois insecte utilise pour mener à bien son plan usurpateur, un bouc-émissaire qui s’incarne en la personne d’Apollon, un grillon SDF, ex-artiste de musichall qui sort d’on ne sait où. Tout fraichement arrivé au jardin, où son numéro de saltimbanque maladroit lui a valu les insultes et l’opprobre des insectes locaux, l’étranger rejeté ne rêve que d’amour et de reconnaissance. Ses désirs vont devenir réalité lorsque, à l’occasion d’une échappée nocturne, il rencontre la reine Margot, qui, déguisée en pauvresse, incognito, se paie du bon temps au bord d’un étang.

L’ambitieuse guêpe organise le kidnapping de sa cousine à rayure et fait porter le chapeau au grillon ; les habitants de la ruche – je vous avais dit qu’ils étaient stupides – tombent dans le panneau et emprisonnent l’artiste innocent. Seule une abeille, plus intelligente que la masse ( normal, elle vient d’un autre jardin ) comprend la supercherie, et délivre Apollon en vue de sauver la reine. Extrait du dialogue reconstitué de mémoire :
Mireille l’abeille : « Allez, viens, bouge-toi, il faut aller délivrer Marguerite !
Apollon : – Pourquoi moi ? Je ne vaux rien, personne ne m’aime !
L’abeille : – Tu te trompes, le jardin a besoin de quelqu’un comme toi, sauve-nous ! »
Dans l’émotion, il révèle à sa coéquipière comment sa famille a péri dans l’incendie criminel de leur
chapiteau, au son de « Dehors les étrangers ! ».
Puis, sans surprise, le frêle grillon un peu gauche se transforme en super-héros, courageux et inventif. Il s’empare d’une épée, chevauche une chauve-souris et file à la rescousse des abeilles qui ont été réduites en esclavage par Huguette et son armée de frelons.

Continuant à enfoncer des portes ouvertes et à sombrer toujours plus dans le politiquement correct, les réalisateurs nous offrent une fin dégoulinante de bien-pensance : une fois l’Axe du mal expédié dans le cosmos, la reine délivrée annonce à ses sujets qu’elle souhaite parcourir le monde et cède son trône à Mireille – celle qui vient d’une autre ruche. Puis elle se tire avec son amoureux le grillon, abandonnant ainsi son peuple et sa progéniture. L’heureuse ex-mère au foyer libérée s’envole fricoter au clair de lune avec son sautillant héros, et l’on imagine qu’ils ne tardent guère à engendrer une magnifique portée d’insectes mutants, grillons à rayures, ou abeilles sauteuses, au choix.

L’argument de cette fable moderne est assez classique, puisqu’il fait s’affronter deux camps antagonistes, à savoir les gentils et les méchants.

Ce manichéisme, que l’on retrouve dans tous les contes traditionnels, a une valeur éducative indéniable : cela aide les enfants à situer clairement le bien et le mal et à se positionner par rapport à cette dichotomie. Grimm et Perrault ont sans doute souhaité transmettre à travers leurs écrits une certaine sagesse populaire, afin d’éduquer les enfants et de les protéger du monde des adultes : les jeunes filles devaient apprendre à se méfier du loup aux longues dents ou du père incestueux. Les jeunes garçons découvraient l’existence d’ogres capables de les embrocher, etc.

Qu’en est-il de nos Drôles de petites bêtes? Le choix du héros trahit clairement les enjeux politiques et sociétaux de notre époque. Le réalisateur Arnaud Bouron enfonce d’ailleurs le clou en affirmant au festival d’Annecy : « Je prends ça très au sérieux : on a une responsabilité. C’est une porte d’entrée sur l’univers de la culture au sens large, les rapports entre les gens, la société. » (1)

Et Antoon Krings de rajouter, dans l’émission C à vous du 12 décembre : « Je ne dirai pas qu’il y a une morale mais c’est vrai que l’histoire nous a ouvert la possibilité de l’évoquer, sans être lourd ou militant (…) on parle du pouvoir et de ses dérives qui peuvent conduire au chaos. Il y a deux niveaux de lecture (…) on apporte aux enfants une certaine nourriture, une réflexion. »

Cette morale nourriture -bien maigre- tient en peu de mots : la souffrance du métèque, le salut des ouvrières par l’homme non productif et apatride, et le métissage heureux. La messe est dite !
Et, à destination de cette frange du public qui tarde toujours à comprendre, Pierre Lescure explicite : « Il faut apprendre aux enfants à ne pas voter Huguette ! »

Marion Ruggieri en rajoute une couche : « Exactement. Le premier accusé, d’ailleurs, dans la disparition de la reine des abeilles, est un étranger ! » (2)

Si avec ça on n’a pas compris la leçon !

 

Ainsi, même dans un domaine aussi insignifiant que la culture destinée au jeune public, la France se traine, rampe même. Quel affligeant spectacle que de voir tous ces Béni-oui-oui enchainer les interviews et plateaux télé pour vendre leur dernière chiure et encaisser la mise tout en se prétendant investis d’une mission auprès de nos enfants.

Belle entrée dans l’univers de la culture que cette propagande destinée à façonner les esprits dès l’âge de 4 ans !
N’emmenez pas vos mioches gober ces fadaises, gardez vos maigres économies et offrez-leur Le Roi et l’Oiseau (3), ou Les 12 travaux d’Astérix (4) !
(1) https://www.youtube.com/watch?v=zBNvzfikqyQ
(2) https://www.youtube.com/watch?v=oLaeDv7uXxQ
(3) https://www.youtube.com/watch?v=rZJtMim3Cag
(4) https://www.youtube.com/watch?v=c45FtDhdDoY
Et en bonus : Les insectes sont nos amis, le tube des années 90 …
https://www.youtube.com/watch?v=Qe9sIwn12OQ